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Histoire de Dresde
1. Du marais boisé à la ville du pont
Bien avant que Dresde n'existe, la large vallée de l'Elbe était déjà une terre de peuplement convoitée. Les fertiles pentes de lœss sur la rive gauche du fleuve attirèrent il y a plus de sept mille ans les premiers agriculteurs – les hommes de la culture dite rubanée, du nom des bandes dont ils décoraient leurs poteries. À Nickern, aujourd'hui un quartier du sud-est de la ville, ils aménagèrent au cinquième millénaire avant Jésus-Christ de grands enclos circulaires : des fossés en anneau avec des palissades, peut-être des lieux de rassemblement ou de culte. Les archéologues y voient les premiers monuments construits sur le sol de Dresde. Plus tard vinrent les hommes de l'âge du bronze et de l'âge du fer ; sur un éperon rocheux au-dessus du Plauenscher Grund, près de Coschütz, naquit avec la Heidenschanze une agglomération fortifiée qui ressemblait presque déjà à une petite ville. À l'époque des grandes migrations, la vallée devint plus calme, jusqu'à ce que, vers la fin du sixième siècle, des familles slaves venues de Bohême descendent l'Elbe et s'y établissent. C'est à elles que la ville doit son nom : Drežďany signifie à peu près « les gens de la forêt marécageuse » ou « de la forêt alluviale ». En parcourant aujourd'hui les places sèches et pavées de la vieille ville, on a du mal à le croire – mais à l'époque, la plaine alluviale de l'Elbe était une terre boisée et humide, sillonnée de bras morts. Aux dixième et onzième siècles, la région s'appelait le Gau Nisan, et ses habitants les Nisanes. Après que les rois allemands eurent fait de Meissen un château fort en 929, l'autorité et l'Église de l'Empire pénétrèrent peu à peu dans le Gau. Des châteaux de garde (Burgwarde) comme Briesnitz et Niederwartha protégeaient le pays. À partir du douzième siècle, les Wettin, margraves de Misnie, s'imposèrent dans la vallée de l'Elbe – cette maison princière qui allait marquer la Saxe pendant plus de huit siècles. Aucune charte de fondation ne révèle à quel moment précis l'agglomération devint une ville. Beaucoup d'éléments indiquent que la ville fut aménagée de façon planifiée vers 1173 ou peu après : à l'endroit où l'on pouvait facilement franchir l'Elbe et où se croisaient des routes commerciales. Un premier château en bois protégeait le passage du fleuve ; vers 1230, il fut remplacé par des constructions en pierre. Le 31 mars 1206, Dresde apparaît pour la première fois dans un document – une date à laquelle la ville a célébré en 2006 ses huit cents ans d'existence. Dix ans plus tard, en 1216, Dresde est expressément qualifiée de civitas, c'est-à-dire de ville. Le margrave Thierry l'Opprimé (Dietrich der Bedrängte) y séjournait parfois, mais Meissen restait encore le centre de la marche. La jeune Dresde était une ville de marchands et d'artisans, conçue sur le modèle de la riche ville minière de Freiberg : un quadrillage de ruelles autour d'un marché, une muraille, des portes. Hors les murs se trouvait la Frauenkirche, la plus ancienne église paroissiale de la région, très tôt déjà but de pèlerinages. Et puis il y avait le pont. Dès le treizième siècle, un pont de pierre enjambait l'Elbe – l'un des plus anciens de toute l'Europe centrale. Il fit de Dresde le lieu où l'on pouvait traverser en toute sécurité le large fleuve, et c'est précisément de là que naquit l'importance de la ville. De l'autre côté du fleuve se développa une agglomération distincte, Altendresden – le noyau de l'actuelle Neustadt. Le tableau que l'on contemple aujourd'hui encore depuis la Brühlsche Terrasse – le fleuve, le pont, les deux rives – était donc déjà en germe dans ces commencements. Ainsi, lorsque vous vous tenez sur l'Augustusbrücke, vous vous trouvez à l'endroit où, au fond, l'histoire de Dresde a commencé.
2. La Kreuzkirche, la peste et les hussites – Dresde au Moyen Âge
Aux treizième et quatorzième siècles, Dresde était une ville de province parmi d'autres, mais une ville qui possédait un trésor particulier. L'église Saint-Nicolas (Nikolaikirche), sur l'Altmarkt, reçut un fragment de la croix du Christ – c'est du moins ce que croyaient les gens de l'époque. La relique attira des pèlerins, l'église reçut un nouveau nom – Kreuzkirche (église de la Croix) – et une école dotée d'un chœur de garçons y fut fondée. Ce Dresdner Kreuzchor chante encore aujourd'hui ; en 2016, il a fêté ses huit cents ans d'existence et compte ainsi parmi les plus anciens chœurs de garçons du monde. Si vous assistez un samedi après-midi aux vêpres à la Kreuzkirche, vous entendrez donc une tradition plus ancienne que presque tout le reste de la ville. Sur le plan politique, Dresde connut des temps agités. Après la mort du margrave Henri l'Illustre en 1288, la domination des Wettin se désagrégea pendant quelques années. Dresde changea plusieurs fois de maître : un héritier des Wettin vendit le pays en 1289 au roi Venceslas II de Bohême, puis le margrave de Brandebourg s'en empara, jusqu'à ce que Frédéric le Mordu (Friedrich der Freidige) reconquière finalement la ville pour les Wettin. Sur un document de 1309 est conservé le plus ancien sceau de la ville – les premières armoiries de Dresde. Vers 1300, un maître d'école est mentionné, et vers la fin du treizième siècle, il existait un couvent franciscain ; son église, la future Sophienkirche, se dressa jusque dans les années 1960 sur la Postplatz. Comme partout en Europe, les épidémies, les incendies et les crues apportèrent sans cesse leur lot de souffrances. L'Elbe était à la fois artère vitale et danger : elle transportait le bois, le sel et les céréales, mais elle sortait aussi régulièrement de son lit. Sur la rive droite de l'Elbe se développa Altendresden, qui obtint en 1403 ses propres droits de ville – deux villes, donc, reliées par le pont, avec leurs propres conseils et leurs propres intérêts. Ce n'est qu'en 1549 qu'elles furent réunies en une seule ville. Une grave catastrophe survint en 1429. Les hussites, partisans du réformateur bohême Jan Hus, brûlé à Constance, menaient des campagnes militaires à travers les pays voisins qui les avaient combattus. Leurs armées redoutées, avec leurs forts de chariots, atteignirent aussi Dresde et détruisirent une grande partie de la ville, en particulier Altendresden. Pour les habitants, ce fut un choc durable ; les murailles furent ensuite renforcées. Au quinzième siècle, on creusa en outre le Weißeritzmühlgraben, un canal artificiel qui actionnait des moulins et alimentait la ville en eau – une prouesse d'ingénierie médiévale dont on peut aujourd'hui encore deviner le tracé à travers certains noms de rues. Vers 1500, Dresde, Altendresden et les faubourgs comptaient ensemble peut-être six mille habitants. Cela paraît peu, mais Dresde était ainsi une ville respectable en Saxe. Leipzig était la plus grande place commerciale, Freiberg la ville minière la plus riche, et Meissen avait l'évêque et le vieux château. Ce qui manquait à Dresde, c'était une cour princière permanente. Cela allait changer dans la seconde moitié du quinzième siècle. Après la mort du prince-électeur Frédéric le Débonnaire (Friedrich der Sanftmütige) en 1464, ses deux fils, Ernest et Albert, gouvernèrent ensemble le pays – et ils transférèrent leur résidence de Meissen à Dresde. Ainsi commença l'ascension de la petite ville de province au bord du pont vers le statut de capitale. Comment Dresde a conservé ce rôle durablement, je vous le raconterai dans le prochain chapitre.
3. La résidence des Albertins
En 1485, les deux frères Wettin, Ernest et Albert, se partagèrent leur pays – un événement entré dans les livres d'histoire sous le nom de partage de Leipzig et qui marqua la Saxe pendant des siècles. Ernest, l'aîné, eut le droit de proposer le partage, et Albert choisit. Il prit la Misnie avec Dresde ; Ernest reçut la Thuringe et la dignité électorale, c'est-à-dire le droit de participer à l'élection du roi allemand. Dès lors, Dresde fut sans interruption la résidence de la branche albertine des Wettin – jusqu'à la fin de la monarchie en 1918. À peine la ville était-elle devenue résidence qu'un coup dur la frappa. Durant les journées de juin 1491, un grand incendie éclata et détruisit la plupart des maisons. La ville fut reconstruite, désormais avec davantage de pierre et moins de bois, et la cour fit marquer le territoire de la ville par des bornes. Sous le duc Georges, qu'on appelait le Barbu, Dresde fut davantage fortifiée à partir de 1521 et reçut un visage digne d'une résidence. Dans les années 1530, Georges fit construire du côté de l'Elbe du château une aile somptueuse avec un bâtiment de porte, le Georgentor. Il passe pour l'un des tout premiers édifices Renaissance d'Allemagne. Sur cette porte figurait une longue frise de pierre représentant une danse macabre : la Mort entraîne dans sa ronde des gens de toutes conditions, le pape, l'empereur, le bourgeois, l'enfant. Le relief a survécu aux incendies et aux guerres et peut être vu aujourd'hui dans la Dreikönigskirche (église des Rois mages), dans la Neustadt – un lieu calme et saisissant que beaucoup de visiteurs négligent. Le duc Georges était un adversaire convaincu de Martin Luther. Alors que, dans l'électorat de Saxe ernestin voisin, la Réforme prenait son essor à Wittenberg, il maintint son pays dans l'ancienne foi. Ce n'est qu'après sa mort, en 1539, que son frère Henri, dit le Pieux, introduisit la Réforme à Dresde aussi. À la Kreuzkirche, on prêcha désormais selon la foi protestante, les couvents furent dissous, et leurs biens revinrent au souverain et aux villes. Puis vint le grand tournant. Maurice, le fils d'Henri, était un homme politique ambitieux, habile et sans scrupules. Bien que protestant lui-même, il s'allia pendant la guerre de Smalkalde avec l'empereur catholique Charles Quint contre les princes protestants – parmi lesquels son propre cousin, le prince-électeur ernestin Jean-Frédéric. Après la bataille de Mühlberg en 1547, le cousin était vaincu et prisonnier. En récompense, Maurice reçut la dignité électorale et une grande partie des terres ernestines. Les protestants l'appelèrent le Judas de Meissen. Mais pour Dresde, cela signifia l'accession au premier rang : la ville était désormais la capitale d'un électorat, l'un des pays les plus puissants de l'Empire. Maurice agrandit le château pour en faire l'une des plus grandes résidences de son temps et fit entourer la ville de bastions modernes. Un vestige de ces fortifications peut encore être visité aujourd'hui, dans les casemates sous la Brühlsche Terrasse. Un an après avoir obtenu la dignité électorale, en 1548, Maurice fonda une Hofkantorei, c'est-à-dire un chœur et un ensemble musical pour la cour. C'est d'elle qu'est issue la Sächsische Staatskapelle, l'un des plus anciens orchestres du monde, qui joue aujourd'hui au Semperoper. Il ne resta guère de temps à Maurice lui-même : dès 1553, il mourut d'une blessure reçue à la bataille de Sievershausen. Son monument, le Moritzmonument, le plus ancien de la ville, se dresse près de la Brühlsche Terrasse : Maurice y remet l'épée électorale à son frère Auguste.
4. Le prince-électeur Auguste, la Kunstkammer et la longue guerre
En 1553, Maurice eut pour successeur son frère Auguste – non pas un chef de guerre, mais un administrateur, un collectionneur et un père pour son pays. Sous son règne, l'électorat de Saxe devint prospère, et Dresde fut dotée de nombre de ses institutions les plus importantes. Auguste fit construire un grand arsenal (Zeughaus), où étaient entreposées les armes du pays ; des siècles plus tard, ce bâtiment devint l'Albertinum, qui présente aujourd'hui l'art des dix-neuvième et vingtième siècles. En 1556, il créa un atelier monétaire, fonda une bibliothèque dont est issue l'actuelle Sächsische Landes- und Universitätsbibliothek, et fit construire l'Annenkirche, baptisée du nom de son épouse. La princesse-électrice Anne, fille du roi de Danemark, était connue dans toute la Saxe : elle tenait sa propre pharmacie, collectionnait les recettes et s'occupait des jardins et de l'agriculture. Les gens l'appelaient « Mère Anne ». Mais la fondation la plus riche de conséquences fut peut-être la Kunstkammer (cabinet d'art) de 1560. Dans quelques salles du château, Auguste rassembla des outils, des instruments scientifiques, des horloges, des curiosités, des œuvres d'art et des objets d'histoire naturelle. C'est de ce cabinet de curiosités princier que sont issus, au fil des siècles, les grands musées de Dresde – la Voûte verte (Grünes Gewölbe), le Salon de mathématiques et de physique (Mathematisch-Physikalischer Salon), la Rüstkammer (salle des armures) et bien d'autres. Lorsque vous visitez aujourd'hui les Staatliche Kunstsammlungen, vous suivez donc une piste qui commença en 1560. Sous les successeurs d'Auguste fut construit le Stallhof, où se déroulaient des tournois de chevaliers et des courses de bague ; les colonnes de bronze sur lesquelles les cavaliers visaient un anneau avec leur lance s'y dressent encore aujourd'hui. Le mur extérieur du Stallhof est celui sur lequel fut plus tard apposé le célèbre Fürstenzug. Puis, en 1618, commença la guerre de Trente Ans, et la Saxe y fut entraînée. Le prince-électeur Jean-Georges Ier hésitait entre les camps : tantôt il combattait aux côtés de l'empereur, tantôt aux côtés des Suédois. Dresde elle-même ne fut jamais prise, mais la guerre apporta la faim, la vie chère et la peste dans la ville. De nombreux habitants moururent, le commerce et l'artisanat étaient à terre. Dans le même temps œuvrait à la cour un homme qui passe aujourd'hui pour le plus important compositeur allemand avant Bach : Heinrich Schütz. Il fut à partir de 1617 maître de chapelle de la cour à Dresde et le resta, avec des interruptions, pendant plus d'un demi-siècle, jusqu'à sa mort en 1672. Pendant les pires années de la guerre, sa chapelle se réduisit à quelques musiciens ; Schütz écrivit pour cette petite formation, supplia le prince-électeur dans ses lettres de lui accorder de l'argent pour ses chanteurs, et sut malgré tout préserver la musique à travers la guerre. Après la paix de Westphalie, en 1648, la ville se rétablit lentement. Sous Jean-Georges II, le faste et les fêtes revinrent à la cour. À partir de 1670 naquit la Friedrichstadt, avec ses premières manufactures, et en 1676 fut aménagé le Großer Garten, avec en son centre son palais baroque – aujourd'hui le poumon vert de Dresde. En 1685, Altendresden, sur l'autre rive de l'Elbe, brûla presque entièrement. La ville fut ensuite reconstruite selon un plan d'ensemble, avec des rues larges et droites – et reçut bientôt un nouveau nom : la Nouvelle Ville royale (Neue Königliche Stadt), en abrégé Neustadt. Si vous remontez aujourd'hui la Hauptstraße depuis l'Augustusbrücke jusqu'au Goldener Reiter, puis jusqu'à l'Albertplatz, vous suivez exactement cette planification baroque. Et nous voici arrivés à l'homme qui a marqué Dresde comme aucun autre.
5. Auguste le Fort, le Zwinger et l’or blanc
Frédéric-Auguste Ier devint prince-électeur de Saxe en 1694, de manière plutôt inattendue, après que son frère aîné eut succombé à la variole. La postérité l’appelle Auguste le Fort – en raison de sa force physique légendaire, dont on raconte bien des histoires, par exemple qu’il aurait tordu des fers à cheval à mains nues. Mais sa véritable force, c’était son ambition. En 1697, il se fit élire roi de Pologne ; pour cela, il se convertit même à la foi catholique – lui, souverain d’un pays presque entièrement protestant. Désormais prince-électeur à Dresde et roi à Varsovie, il voulait que cela se voie dans sa résidence. Dresde devait rivaliser avec Versailles, Vienne et Rome. Son architecte Matthäus Daniel Pöppelmann et le sculpteur Balthasar Permoser créèrent le Zwinger à partir de 1710. À l’origine, il était conçu comme une orangerie et comme une somptueuse place de fêtes où la cour célébrait ses réjouissances – tournois, mascarades, feux d’artifice. Lors du mariage de son fils avec la fille de l’empereur, Marie-Josèphe, en 1719, Dresde fit la fête pendant des semaines, et le Zwinger fut l’une des scènes de ces festivités. La Kronentor, la porte surmontée de la couronne royale polonaise, le Wallpavillon et le Nymphenbad comptent aujourd’hui encore parmi les plus beaux édifices du baroque européen. Un deuxième grand projet fut la porcelaine. En Europe, on admirait la porcelaine chinoise et japonaise et on la payait des sommes folles – on parlait d’or blanc. Auguste était atteint, comme il l’écrivit lui-même, d’une véritable « maladie de la porcelaine ». Dans le même temps, il retenait prisonnier à Dresde un jeune homme qui avait prétendu savoir fabriquer de l’or : l’apprenti apothicaire Johann Friedrich Böttger. Böttger ne fit jamais d’or. Mais avec le savant Ehrenfried Walther von Tschirnhaus et des mineurs de l’Erzgebirge, il expérimenta argiles et températures de cuisson – et en 1708, dans un laboratoire de Dresde, on réussit à produire la première porcelaine dure européenne. En 1710, Auguste fonda la manufacture de porcelaine dans l’Albrechtsburg de Meissen, où l’on pouvait mieux garder le secret. On peut encore aujourd’hui deviner les laboratoires de Böttger sous la Jungfernbastei, dans les casemates. Auguste collectionnait la porcelaine en quantités gigantesques. Il échangea même des soldats contre de la porcelaine : il céda au roi de Prusse un régiment de dragons et reçut en retour de grands vases chinois à couvercle, que l’on appelle aujourd’hui encore les vases des dragons. Pour sa collection, il fit transformer le Japanisches Palais, dans la Neustadt. Il réorganisa aussi le trésor artistique de sa maison : à partir de 1723, il fit aménager dans le château le Grünes Gewölbe, une chambre au trésor faite de miroirs, d’or et de pierres précieuses, qu’il montrait déjà de son vivant à des visiteurs choisis – l’un des plus anciens musées d’Europe. Ses orfèvres, autour de Johann Melchior Dinglinger, y créèrent des merveilles comme la Cour de Delhi le jour de l’anniversaire du Grand Moghol, avec plus d’une centaine de minuscules figurines serties de pierres précieuses. Sous Auguste, Dresde grandit vigoureusement, l’Augustusbrücke fut élargie, Moritzburg et Pillnitz devinrent des châteaux de chasse et de plaisance. Et bien sûr, on raconte aujourd’hui encore ses nombreuses maîtresses, à commencer par la comtesse Cosel, qui fut plus tard retenue captive près de cinquante ans au château de Stolpen. Auguste mourut en 1733 à Varsovie. Mais son cœur repose, comme il l’avait souhaité, dans une capsule dans la Hofkirche catholique de Dresde. Et sur le Neustädter Markt, il chevauche aujourd’hui encore sous les traits du Goldener Reiter, le Cavalier d’or, doré et dans la pose d’un empereur romain.
6. La Frauenkirche, la Hofkirche et le regard de Canaletto
à l’époque même où le roi catholique embellissait sa résidence, les bourgeois protestants de Dresde posèrent leur propre jalon. L’ancienne Frauenkirche était délabrée et devenue trop petite. Le conseil confia une nouvelle construction au maître charpentier de la ville, George Bähr, et Bähr conçut quelque chose qui n’avait encore jamais existé : une église de prédication protestante au plan centré, où chacun pouvait voir et entendre le prédicateur, surmontée d’une gigantesque coupole entièrement en grès. Les habitants de Dresde l’appelèrent la « Cloche de pierre ». Elle fut construite de 1726 à 1743 ; Bähr lui-même ne vécut pas assez longtemps pour voir son achèvement. De nombreux experts doutaient que la lourde coupole tienne – elle tint, pendant plus de deux cents ans. Pour Jean-Sébastien Bach, le nouvel orgue Silbermann de la Frauenkirche fut un événement ; il y donna en 1736 un concert devant un large public. Le fils d’Auguste, Frédéric-Auguste II, roi de Pologne sous le nom d’Auguste III, fut moins bâtisseur que collectionneur d’art. Il acheta pour sa galerie de peintures des chefs-d’œuvre dans toute l’Europe, parmi lesquels, en 1754, la Madone Sixtine de Raphaël, venue de Plaisance – le tableau aux deux petits anges songeurs au bas de la toile, que l’on voit aujourd’hui sur d’innombrables cartes postales. Et comme la cour était catholique mais le pays protestant, le roi avait besoin de sa propre grande église. L’architecte italien Gaetano Chiaveri édifia de 1739 à 1755 la Hofkirche catholique, juste à côté du château, avec une tour élancée qui fait pendant à la coupole de la Frauenkirche. Un passage la reliait au château, afin que la famille royale puisse se rendre à la messe sans se mouiller les pieds. Elle est aujourd’hui la cathédrale du diocèse de Dresde-Meissen. Auguste III laissa largement les affaires du gouvernement à son ministre Heinrich von Brühl, l’un des hommes les plus puissants et les plus dépensiers de son temps. Brühl aurait possédé des centaines d’habits et de perruques – une anecdote que l’on aime raconter aujourd’hui encore. Sur les anciens remparts au bord de l’Elbe, il se fit aménager palais, bibliothèque et jardin. C’est de là qu’est née la Brühlsche Terrasse, que l’on appela plus tard le « Balcon de l’Europe ». C’est aussi à cette époque qu’arriva à la cour un jeune peintre vénitien : Bernardo Bellotto, qui se faisait appeler Canaletto, comme son célèbre oncle. Il peignit Dresde avec une précision qui étonne encore aujourd’hui. Son tableau le plus connu montre la ville depuis la rive de l’Elbe, côté Neustadt : l’Augustusbrücke, la Hofkirche, la coupole de la Frauenkirche, la lumière sur le fleuve. Cette vue s’appelle depuis le « regard de Canaletto », et vous pouvez encore en profiter aujourd’hui depuis la rive droite de l’Elbe. Après la Seconde Guerre mondiale, les tableaux de Bellotto ont même servi d’aide à la reconstruction, parce qu’ils montrent à quoi ressemblaient autrefois places et façades. Dresde était alors l’une des grandes villes d’art d’Europe, avec sa musique, son opéra, son théâtre et ses collections. Plus tard, vers 1802, le poète Johann Gottfried Herder parla de la « Florence allemande » – d’où le surnom d’Elbflorenz, la « Florence de l’Elbe », que la ville porte encore aujourd’hui. Mais cet éclat avait son prix : les caisses de l’État étaient vides, l’armée petite, et en Prusse vivait un voisin qui n’attendait que cette faiblesse.
7. Dresde dans les guerres du XVIIIe siècle
ce voisin s’appelait Frédéric II de Prusse, que l’on surnomma plus tard le Grand. Dès la guerre de Succession d’Autriche, la Saxe se retrouva prise entre deux feux. Le 15 décembre 1745, les Prussiens battirent l’armée saxonne à Kesselsdorf, à quelques kilomètres seulement à l’ouest de la ville, et entrèrent dans Dresde. Le jour de Noël, on y signa la paix de Dresde ; Frédéric conserva la Silésie. Onze ans plus tard, ce fut pire encore. En août 1756, Frédéric envahit la Saxe sans déclaration de guerre – le début de la guerre de Sept Ans. Le 9 septembre, il entra dans Dresde. La petite armée saxonne s’était retirée dans un camp fortifié entre Pirna et la Festung Königstein. Elle y fut encerclée, souffrit de la faim pendant des semaines et dut capituler en octobre 1756 au pied du Lilienstein. Les soldats furent contraints d’entrer dans l’armée prussienne ; beaucoup désertèrent à la première occasion. Je vous raconterai volontiers cette histoire plus en détail si vous me posez des questions sur Pirna. Le roi Auguste III s’enfuit à Varsovie, la reine resta à Dresde. La guerre s’éternisa, et Dresde changea plusieurs fois de mains. En 1758, le commandant prussien de la ville fit incendier une partie des faubourgs pour dégager le champ de tir. En septembre 1759, les troupes autrichiennes et celles de l’Empire reprirent la ville. En juillet 1760, Frédéric revint et tenta de reprendre Dresde par la force. Il fit bombarder la ville pendant des jours avec de l’artillerie lourde. Des rues entières partirent en flammes, des centaines de maisons furent détruites. La Kreuzkirche brûla et s’effondra. Bellotto, le peintre, a plus tard fixé sa ruine dans un tableau bouleversant – avec des gens qui errent parmi les décombres. La Frauenkirche, en revanche, résista. On racontait que les boulets de canon avaient tout simplement rebondi sur la coupole de pierre. Nous ne savons pas exactement si c’est vrai, mais l’église survécut effectivement au bombardement – ce qui fonda sa réputation de symbole indestructible. Frédéric ne parvint pas à prendre la ville et se retira. La guerre prit fin en 1763 avec la paix de Hubertusburg, un pavillon de chasse en Saxe. Pour Dresde, le bilan était amer : des faubourgs détruits, une vieille ville dévastée, un pays ruiné. Il fallut des décennies pour que la population retrouve son niveau d’avant-guerre. Et pourtant, il apparut que le goût de la ville pour les arts avait survécu à la catastrophe. Sous le jeune prince-électeur Frédéric-Auguste III, monté sur le trône enfant en 1763 et qui régna d’abord sous tutelle, l’Académie des beaux-arts fut fondée en 1764. L’économie et une administration ordonnée remplacèrent le gaspillage de l’époque Brühl ; on appela plus tard le nouveau souverain Frédéric-Auguste le Juste. La Kreuzkirche fut reconstruite sous une forme nouvelle, et Dresde commença lentement à se remettre. Mais à peine une génération s’était-elle écoulée que des armées étrangères se tenaient de nouveau aux portes – et cette fois, c’était l’homme le plus puissant d’Europe en personne qui arrivait.
9. Romantiques, révolution et chemin de fer
après les guerres, Dresde devint un lieu de nostalgie du romantisme. Le peintre Caspar David Friedrich vivait dans la ville depuis 1798 et y peignit ses tableaux les plus célèbres, dont beaucoup après des randonnées dans la Suisse saxonne. Il était l’ami du médecin et peintre Carl Gustav Carus ; le Norvégien Johan Christian Clausen Dahl habitait sous le même toit que Friedrich, au bord de l’Elbe. Ludwig Richter dessinait les villages, les enfants et les paysages des environs. Le poète Heinrich von Kleist y passa des années fécondes, et Carl Maria von Weber dirigea à partir de 1817 l’opéra allemand de la cour. Dans une maison d’été à Hosterwitz, il travailla à une musique qui enthousiasma des générations. La ville changea aussi politiquement. En 1830, il y eut des troubles, et la Saxe reçut une constitution en 1831. Sous le roi Antoine virent le jour l’éclairage au gaz, une poste municipale et, en 1828, un établissement d’enseignement technique – l’origine de l’actuelle Université technique. En 1839, le premier train circula de Leipzig à Dresde : la première ligne de chemin de fer longue distance d’Allemagne. La première locomotive construite en Allemagne, la Saxonia, sortit de la Maschinenbauanstalt Übigau, à Dresde. Au cours de la même décennie, Gottfried Semper construisit le premier théâtre de la cour sur la Theaterplatz, inauguré en 1841. Semper construisit aussi la synagogue de la communauté juive. À la cour officiait depuis 1843 un jeune chef d’orchestre rebelle : Richard Wagner. C’est à Dresde que furent créés ses opéras Rienzi, Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser. Wagner était enthousiasmé par les idées de liberté et d’unité qui fermentaient alors en Europe. En 1848, l’année des révolutions, des citoyens réclamaient partout en Allemagne des constitutions et un parlement commun. Lorsque le roi de Saxe rejeta au printemps 1849 la constitution impériale, l’insurrection de mai éclata à Dresde. Du 3 au 9 mai 1849, des barricades se dressèrent dans les rues. Parmi les insurgés se trouvaient Wagner, l’architecte Semper, qui aurait conçu une barricade particulièrement réussie, et l’anarchiste russe Mikhaïl Bakounine. Les troupes saxonnes et prussiennes écrasèrent l’insurrection dans le sang. Wagner et Semper durent fuir et vécurent de longues années en exil ; Wagner fut recherché par avis de recherche. Après 1850, Dresde connut une croissance fulgurante. En 1852, la population franchit le seuil des cent mille habitants – Dresde était une grande ville. De nouveaux faubourgs apparurent, des usines s’installèrent. En 1869, le théâtre de la cour de Semper brûla. Semper, qui vivait entre-temps en Suisse et à Vienne, conçut un nouveau bâtiment, plus somptueux encore ; son fils Manfred dirigea les travaux. Il fut inauguré en 1878 – le Semperoper tel que nous le connaissons aujourd’hui. Après la fondation de l’Empire allemand en 1871, la Saxe resta un royaume à part entière, avec sa propre armée, et Dresde devint une grande ville de garnison. Au nord naquit l’Albertstadt, toute une ville de casernes, d’arsenaux et de terrains d’exercice. La ville des romantiques était devenue une grande ville moderne et sûre d’elle – et au tournant du siècle, elle allait atteindre un éclat capable de rivaliser avec l’époque baroque.
10. L’Elbe, les bateaux à vapeur et les vignobles
sans l’Elbe, Dresde n’existerait pas. Pendant des siècles, le fleuve fut la route la plus importante de la ville. Par lui arrivaient le bois de l’Erzgebirge et de Bohême, les céréales, le sel et surtout le grès de la Suisse saxonne. La Frauenkirche, le Zwinger, la Hofkirche – presque tous les grands édifices de la ville sont construits en grès de l’Elbe, extrait dans les carrières autour de Pirna, Wehlen et Rathen et acheminé vers l’aval sur des barques. Pour remonter le courant, les bateaux étaient tirés par des hommes, puis plus tard par des chevaux, au bout de longues cordes, sur les chemins de halage que l’on reconnaît encore à bien des endroits de l’Elberadweg. En 1837 commença une ère nouvelle : les premiers bateaux à vapeur naviguèrent sur l’Elbe saxonne. De ces débuts est née la Sächsische Dampfschiffahrt, qui possède aujourd’hui la plus ancienne et la plus grande flotte de bateaux à aubes du monde. La plupart de ses navires historiques ont plus de cent ans ; en été, ils remontent de Dresde la vallée de l’Elbe jusqu’en Suisse saxonne. Si vous prenez d’ici le vapeur pour Pirna, Wehlen, Rathen ou Bad Schandau, vous voyagez donc exactement sur la route par laquelle arrivaient autrefois les pierres de Dresde. Vers 1870 s’y ajouta une technique curieuse, la navigation à chaîne : au fond de l’Elbe reposait une longue chaîne le long de laquelle des toueurs à vapeur se halaient vers l’amont en remorquant des chalands. Mais l’Elbe n’était pas seulement une voie de transport, c’était aussi un danger. Les crues font partie de l’histoire de la ville, des grandes inondations du Moyen Âge jusqu’à la crue du siècle de 2002, en passant par le « déluge saxon » de 1845. Sur la Brühlsche Terrasse et sur certaines maisons, des repères indiquent jusqu’où l’eau est montée. Si les prairies de l’Elbe sont restées si larges et si vertes à Dresde, c’est aussi pour cette raison : on a sagement évité de construire dans la plaine inondable. Ces prairies qui traversent le cœur de la ville font aujourd’hui partie de ce que les visiteurs aiment le plus à Dresde. En amont, sur le coteau de Loschwitz, s’alignent trois châteaux, les Albrechtsschlösser et le Schloss Eckberg, construits au XIXe siècle pour des princes et de riches négociants. Plus haut encore se trouve Pillnitz avec le château d’été des rois, directement au bord de l’eau, avec un escalier où accostaient les gondoles de la cour. Et partout, sur les coteaux ensoleillés exposés au sud, pousse la vigne. La viticulture dans la vallée de l’Elbe est attestée depuis le Moyen Âge ; la région entre Pirna, Dresde, Meissen et Diesbar-Seußlitz compte parmi les vignobles les plus septentrionaux d’Europe. Princes-électeurs et rois possédaient leurs propres vignes, et à Wachwitz, Pillnitz et Radebeul, maisons de vignerons et murets de vignobles en témoignent encore. Au XIXe siècle, le phylloxéra détruisit presque tous les ceps ; ce n’est que peu à peu que les coteaux furent replantés. Aujourd’hui, vous pouvez parcourir les vignobles sur le Sächsischer Weinwanderweg, de Pirna à Diesbar-Seußlitz, et goûter le vin de la région dans de petites guinguettes de vignerons. Alors, si vous êtes assis un soir d’été sur un bateau à vapeur, que vous voyez défiler les vignobles et que la coupole de la Frauenkirche se rapproche, vous vivez Dresde comme l’ont vécue des générations de voyageurs avant vous – depuis le fleuve qui a créé la ville.
11. Une grande ville vers 1900
Odol, le Fürstenzug et le Blaues Wunder : vers 1900, Dresde était l’une des plus riches et des plus belles grandes villes d’Europe. Grâce à sa croissance et au rattachement de communes voisines, sa population dépassa le demi-million d’habitants ; Dresde comptait parmi les plus grandes villes de l’Empire allemand. C’est surtout dans les quartiers de villas sur les coteaux de l’Elbe, à Blasewitz, à Loschwitz et sur le Weißer Hirsch, que s’installèrent industriels fortunés, officiers, artistes et rentiers. Le sanatorium de Heinrich Lahmann, sur le Weißer Hirsch, attirait des hôtes du monde entier. Dresde était une ville d’inventeurs. On y fabriquait cigarettes, chocolat, machines à coudre, appareils photo et bien d’autres choses encore. Karl August Lingner devint millionnaire grâce au bain de bouche Odol. Melitta Bentz inventa en 1908 à Dresde le filtre à café, et le dentifrice Chlorodont venait lui aussi d’ici. La manufacture de tabac Yenidze se fit construire en 1909 un bâtiment d’usine dans le style d’une mosquée – avec une coupole de verre colorée sous laquelle on vous raconte aujourd’hui des contes. Lingner, le roi de l’Odol, voulait faire plus que gagner de l’argent : il voulait éduquer les gens en matière de santé. En 1911, il organisa l’Exposition internationale d’hygiène, qui attira des millions de visiteurs, et fonda le Deutsches Hygiene-Museum, qui reçut en 1930 son grand bâtiment au bord du Großer Garten. Sa pièce la plus célèbre était l’Homme de verre. La technique transforma aussi le visage de la ville. En 1893 fut inauguré entre Blasewitz et Loschwitz un audacieux pont d’acier sans pile dans le fleuve. Les habitants de Dresde le baptisèrent le Blaues Wunder, la « Merveille bleue » – à cause de sa peinture, et parce qu’on avait du mal à croire qu’il tiendrait. Peu après, un funiculaire monta vers les hauteurs de Loschwitz, puis à partir de 1901 un monorail suspendu, considéré aujourd’hui comme le plus ancien téléphérique suspendu de montagne du monde. Des tramways électriques remplacèrent les tramways à chevaux. En 1910 fut inauguré le Neues Rathaus, sur la tour duquel le Rathausmann doré veille sur la ville. Et sur le long mur du Stallhof naquit une œuvre d’art que tout visiteur connaît : le Fürstenzug, le « Cortège des princes ». Dans les années 1870, le peintre Wilhelm Walther réalisa sur ce mur un cortège équestre de plus de cent mètres de long représentant les souverains saxons, de Conrad le Grand jusqu’au roi Georges. Comme la peinture s’altérait, on transposa l’image entre 1904 et 1907 sur environ 23.000 carreaux de porcelaine de Meissen. Ils survécurent même presque intacts à la tempête de feu de 1945. Au bout du cortège, Walther s’est d’ailleurs immortalisé lui-même, avec d’autres artistes et artisans. Au nord de la ville, le fabricant de meubles Karl Schmidt fonda en 1909 la cité-jardin de Hellerau, la première cité-jardin d’Allemagne : un lieu où des ouvriers devaient vivre dans des maisons saines avec jardin, doté d’une maison des festivals pour la danse et la musique. Et en 1905, quatre jeunes étudiants en architecture fondèrent à Dresde le groupe d’artistes Die Brücke – Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Karl Schmidt-Rottluff et Fritz Bleyl. Avec des couleurs éclatantes et sauvages, ils fondèrent l’expressionnisme. Vers 1900, Dresde était donc les deux à la fois : une résidence royale pleine de traditions et un atelier de la modernité.
12. Dresde, ville de musique
Dresde est une ville de musique, et ce sans interruption depuis près de cinq cents ans. Tout commence avec deux ensembles qui existent encore tous deux aujourd’hui : le Kreuzchor, dont l’histoire remonte au XIIIe siècle, et la Hofkapelle, l’orchestre de la cour fondé en 1548 par le prince-électeur Maurice. C’est d’elle qu’est issue la Sächsische Staatskapelle, l’un des plus anciens orchestres du monde. Richard Wagner l’appela un jour une « harpe merveilleuse ». Au fil des siècles, des compositeurs dont tout le monde connaît le nom ont œuvré à Dresde. Heinrich Schütz marqua au XVIIe siècle la musique sacrée protestante. Au XVIIIe siècle, Johann Adolph Hasse rendit célèbre l’opéra de la cour de Dresde avec des opéras italiens ; Jean-Sébastien Bach y vint plusieurs fois, sollicita un titre à la cour et joua sur les nouvelles orgues de la ville. Au XIXe siècle, Carl Maria von Weber posa, avec l’opéra allemand de la cour de Dresde, les fondements d’une tradition lyrique proprement allemande. Richard Wagner, chef d’orchestre de la cour, y créa plusieurs de ses œuvres avant de devoir fuir après l’insurrection de mai 1849. Robert et Clara Schumann vécurent quelques années à Dresde. Puis vint Richard Strauss. Entre 1901 et 1938, neuf de ses opéras furent créés à Dresde, dont Salomé en 1905, Elektra en 1909 et surtout Le Chevalier à la rose en 1911. Pour Le Chevalier à la rose, les chemins de fer mirent alors en service des trains spéciaux de Berlin à Dresde, tant l’affluence était grande. Strauss se sentit toute sa vie étroitement lié à l’orchestre et à la maison de Dresde. Dans la musique du XXe siècle aussi, Dresde resta un lieu important. La Dresdner Philharmonie devint le deuxième grand orchestre de la ville. Au Festspielhaus de Hellerau, Émile Jaques-Dalcroze développa une nouvelle méthode alliant musique et mouvement, qui attira danseurs et pédagogues de toute l’Europe ; Mary Wigman et Gret Palucca s’en inspirèrent pour la danse moderne. La guerre détruisit le Semperoper et la Kreuzkirche, mais la musique ne s’arrêta jamais tout à fait. Quelques mois seulement après février 1945, le Kreuzchor chantait de nouveau, d’abord dans des locaux de fortune. Son cantor, Rudolf Mauersberger, écrivit sous le choc de la destruction un motet funèbre sur des paroles des Lamentations de Jérémie – « Comme la ville est désolée » –, qui est chanté chaque année jusqu’à aujourd’hui en mémoire de ces jours. Après la guerre, la Staatskapelle joua pendant des décennies dans des lieux de repli, jusqu’à la réouverture du Semperoper en 1985. Aujourd’hui, la vie musicale de Dresde est plus riche que jamais. Le Semperoper, le Kulturpalast avec sa nouvelle salle de concert, la Kreuzkirche avec ses vêpres et ses motets, la Frauenkirche et ses concerts, les Dresdner Musikfestspiele au début de l’été et le festival Dixieland, l’un des plus grands de son genre en Europe – si vous passez quelques jours dans le Bielatal, vous trouverez presque chaque soir un concert à Dresde. Un conseil pour une excursion : les vêpres du Kreuzchor le samedi après-midi sont une expérience merveilleuse, même sans billets coûteux – il faut simplement arriver tôt, car les places sont très prisées.
13. Entre modernité et dictature (1918–1945)
en novembre 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, la monarchie prit fin en Saxe. Le roi Frédéric-Auguste III abdiqua ; selon la tradition, il aurait dit en substance que les gens n’avaient qu’à se débrouiller tout seuls avec leur bazar – on ne sait pas avec certitude s’il l’a vraiment dit ainsi, mais la phrase est devenue proverbiale en Saxe. Le royaume devint l’État libre de Saxe, avec Dresde pour capitale. Dans les années 1920, la ville connut un nouvel épanouissement des arts. À l’Académie enseignaient Oskar Kokoschka, puis Otto Dix, qui y peignit son grand tableau antiguerre La Guerre. Les danseuses Mary Wigman et Gret Palucca firent de Dresde un centre de la danse moderne expressionniste. Dans la Neustadt était né en 1899 Erich Kästner, qui décrivit avec tendresse dans ses souvenirs le Dresde de son enfance. Dresde continua de grandir : en 1933, la ville comptait environ 640.000 habitants, plus que jamais auparavant et plus jamais par la suite. Mais avec l’année 1933, cette époque ouverte et moderne prit fin. Les nationaux-socialistes prirent le pouvoir, en Saxe aussi. Dès le printemps 1933, des livres brûlèrent à Dresde. À l’automne de la même année, la ville présenta l’une des premières expositions par lesquelles les nouveaux maîtres tournaient en dérision l’art moderne qualifié de « dégénéré » ; des œuvres de Dix et d’autres artistes de Dresde furent retirées des musées. Dix perdit son poste de professeur. Pour les Juifs de Dresde commença une période d’exclusion, d’expropriation et de persécution. L’un d’eux était le romaniste Victor Klemperer, professeur à l’École supérieure technique. Il perdit son poste en 1935 et tint en secret un journal pendant toutes ces années. Ce journal compte aujourd’hui parmi les témoignages les plus saisissants du quotidien sous la dictature – observé avec précision, sobre et bouleversant. Lors de la nuit des pogroms de novembre 1938, des hommes de la SA incendièrent la synagogue qu’avait construite Gottfried Semper. Un pompier sauva l’étoile de David de la coupole et la cacha. Cette étoile orne aujourd’hui la Neue Synagoge, inaugurée en 2001 au même endroit. Sur les quelque 4400 Juifs que comptait Dresde en 1933, il n’en vivait plus que quelques dizaines dans la ville à la fin de la guerre ; la plupart avaient fui, été chassés ou assassinés dans les camps. Pendant la guerre, Dresde était une ville de garnison, un nœud de communications et le siège d’usines d’armement où des travailleurs forcés devaient également trimer. Longtemps, la ville fut épargnée par les grands bombardements aériens, et beaucoup croyaient que Dresde ne serait pas attaquée en raison de ses trésors artistiques. Avec les convois de réfugiés venus de l’Est, la ville se remplit de monde au cours de l’hiver 1944/45. Ce qui se passa ensuite, je vous le raconterai dans le prochain chapitre – c’est le plus lourd de cette histoire.
15. Ruines et reconstruction en RDA
après la guerre, Dresde n’était plus qu’un champ de ruines. Femmes et hommes déblayèrent pierre après pierre, et un petit train des décombres évacuait les gravats du centre-ville. De nombreuses ruines furent dynamitées, des rues entières disparurent. Dresde faisait désormais partie de la zone d’occupation soviétique, puis à partir de 1949 de la RDA. La reconstruction fit l’objet de vifs débats : fallait-il restaurer la ville ancienne ou bâtir une nouvelle ville socialiste ? Finalement, on fit les deux. Certains des grands édifices furent sauvés au prix d’efforts considérables. Le Zwinger fut reconstruit étape par étape sous la direction de l’architecte Hubert Ermisch, de même que la Hofkirche, l’Albertinum et la Kreuzkirche. Les tableaux de la Galerie Alte Meister avaient été cachés pendant la guerre dans des galeries et des mines ; l’Armée rouge les emporta en Union soviétique. Au milieu des années 1950, la plupart revinrent, y compris la Madone Sixtine, et la galerie rouvrit. D’autres bâtiments furent sacrifiés au nouveau plan. La ruine de la Sophienkirche gothique, sur la Postplatz, fut démolie en 1962 et 1963, malgré les protestations de nombreux habitants. La vieille ville reçut de larges avenues et de nouveaux bâtiments. À partir du milieu des années 1960 naquit la Prager Straße, vaste zone piétonne bordée d’hôtels et de longs immeubles d’habitation ; en 1969, le Kulturpalast ouvrit sur l’Altmarkt. En périphérie poussèrent de grands quartiers neufs en immeubles préfabriqués, par exemple à Prohlis et à Gorbitz, où des dizaines de milliers de personnes reçurent des logements modernes. La ruine de la Frauenkirche resta telle quelle. Le monceau de décombres et ses deux pans de mur fut déclaré mémorial contre la guerre. Dans les années 1980, le 13 février, des jeunes venaient à la ruine avec des bougies pour manifester pour la paix et le désarmement – un geste courageux dans un État qui ne tolérait pas de tels rassemblements. Le 13 février 1985 fut un grand événement : quarante ans jour pour jour après la destruction, le Semperoper reconstruit rouvrit ses portes avec Le Freischütz de Weber. Beaucoup d’habitants de Dresde se souviennent aujourd’hui encore de cette soirée. Sous la RDA, Dresde était une ville de science et de technique. À l’Université technique et dans les entreprises, on faisait de la recherche et du développement ; Dresde était loin devant pour les brevets. Avec le combinat Robotron et la microélectronique furent posées ici les bases sur lesquelles la ville put s’appuyer plus tard. En même temps, Dresde passait pour la « vallée des ignorants » : en raison de sa situation dans la vallée de l’Elbe, on y captait à peine la télévision ouest-allemande, contrairement à la plupart des régions de la RDA. Cela donna lieu à bien des plaisanteries – et à une curiosité particulière pour tout ce qui venait de l’autre côté. À la fin des années 1980, le mécontentement grandit aussi à Dresde : face aux vieux immeubles délabrés, à l’air pollué, au manque de liberté de voyager et à la tutelle de l’État. À l’automne 1989, on allait voir à quel point le courage des gens avait grandi.
16. Le tournant, la Frauenkirche et le Dresde d’aujourd’hui
début octobre 1989, des trains spéciaux transportant des milliers de citoyens de la RDA qui s’étaient réfugiés à l’ambassade de la République fédérale à Prague traversèrent Dresde en direction de l’Ouest. À la gare centrale se rassemblèrent des gens qui voulaient partir eux aussi, et le 4 octobre eurent lieu de violents affrontements avec la police. Dans les jours qui suivirent, de plus en plus d’habitants de Dresde manifestèrent. Le 8 octobre, au sein d’une foule encerclée sur la Prager Straße, on élut un groupe de vingt personnes, le « Groupe des 20 », qui négocia avec le maire Wolfgang Berghofer – l’un des premiers dialogues entre citoyens et pouvoir d’État en RDA. Après la chute du Mur, le chancelier fédéral Helmut Kohl s’adressa le 19 décembre 1989, devant la ruine de la Frauenkirche, à environ cent mille personnes. Avec la réunification, le 3 octobre 1990, Dresde devint la capitale de l’État libre de Saxe refondé. Peu après, une initiative citoyenne lança l’« Appel de Dresde » pour la reconstruction de la Frauenkirche. Ce que beaucoup tenaient pour impossible réussit : des donateurs du monde entier apportèrent de l’argent, des archéologues dégagèrent les pierres du monceau de décombres et mesurèrent chacune d’elles. Des milliers de pierres anciennes furent réutilisées ; on les reconnaît bien, ce sont les taches sombres dans la façade claire. La croix dorée du sommet fut réalisée par un orfèvre britannique dont le père, pilote de bombardier, avait participé aux raids sur les villes allemandes – un cadeau de la Grande-Bretagne et un signe de réconciliation. Le 30 octobre 2005, la Frauenkirche fut consacrée. Depuis, autour du Neumarkt, de nombreuses anciennes maisons bourgeoises ont elles aussi été reconstruites d’après des modèles historiques. Dresde connut aussi de dures épreuves pendant ces années. En août 2002, l’Elbe monta à plus de neuf mètres ; la vieille ville, le Zwinger et le Semperoper étaient sous l’eau, et la gare centrale fut inondée par la Weißeritz. Lors de la grande crue suivante, en 2013, les dégâts furent nettement moindres grâce à de nouveaux ouvrages de protection. La vallée de l’Elbe à Dresde fut inscrite en 2004 au patrimoine mondial de l’UNESCO – et perdit ce titre dès 2009, une première en Europe, parce que la ville construisit le Waldschlößchenbrücke. Les citoyens s’étaient prononcés pour le pont lors d’un référendum ; la dispute divisa la ville. Dans la nuit du 10 au 11 septembre 2024, une partie du Carolabrücke s’effondra dans l’Elbe – heureusement pendant une nuit où personne ne s’y trouvait. Aujourd’hui, avec plus d’un demi-million d’habitants, Dresde est redevenue une grande ville pleine de vie. La microélectronique s’y est implantée, et la région aime à se nommer Silicon Saxony. L’Université technique compte parmi les grandes universités d’Allemagne. Le Grünes Gewölbe est revenu au château, et la Staatskapelle joue au Semperoper comme depuis des siècles. La ville se dispute aussi – sur la politique, sur la mémoire, sur les ponts. Mais quiconque se tient le soir sur la Brühlsche Terrasse et contemple l’Elbe, les ponts et la coupole de la Frauenkirche comprend pourquoi, depuis huit cents ans, les hommes n’ont cessé de reconstruire cette ville.
Mise à jour: 10/2026
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